Grain de joie : M’attendrir

Un jour, c’était il y a plus de deux ans, peut-être trois,  je l’ai trouvée assise dans « mon » entrée d’immeuble. Une dame d’un certain âge, avec une casquette et des lunettes de soleil qui lui mangeaient tout le visage. Je l’ai prise pour une SDF (sans domicile fixe). Et j’ai ronchonné intérieurement : Que faisait-elle assise dans « mon » entrée ?

Le lendemain à la même heure, elle y était à nouveau. Puis le surlendemain. Et tous les jours suivants. Au bout de quatre jours, je me suis interrogée : Qui ? D’où ? Pourquoi venait-elle là, dans « mon » entrée ?

Et je me suis questionnée aussi : Pourquoi ronchonner ? J’ai réalisé que c’était parce que j’avais peur d’elle, de l’inconnue qu’elle était.
Alors, je lui ai dit « bonjour, Madame ». Elle m’a répondu « Bonjour, Madame ». Ensuite, le lendemain, j’ai risqué un « Vous allez bien ? ». Elle :  « Oui, je me repose un instant ». Pour la première fois, je l’ai vraiment regardée. Elle était habillée simplement mais avec goût et ses lèvres étaient maquillée. J’ai soupiré : Ouf, on – ou elle – prenait soin d’elle. Mais elle semblait effectivement fatiguée.

Quelques jours après, je l’ai croisée dans « ma » rue, puis dans « la » rue et j’ai réalisé qu’elle faisait quotidiennement le tour du quartier, s’arrêtant de ci, de là dans d’autres entrées d’immeubles que la « mienne », la démarche lente parfois hésitante, comme si marcher lui demandait un grand effort.

Au fil des mois, nous nous sommes apprivoisées. Nous avons parlé. Un peu. De la pluie et du beau temps, un peu de nous. Si peu.

Et qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse soleil, chaque jour, je la vois faire le tour du quartier. Seule. Toujours seule. « Je DOIS marcher », m’a-t-elle simplement expliqué.

Depuis,  mine de rien, je la guette. Ces derniers mois, sa démarche, son équilibre surtout, sont devenus encore plus hésitants. Il lui arrive de vaciller. Elle a besoin de se tenir aux murs, aux bancs publics, de s’asseoir. De plus en plus souvent. Dernièrement, j’étais avec une voisine lorsque je l’ai croisée et ma voisine a dit : « C’est quand-même malheureux. Elle aurait besoin d’un déambulateur ».

C’est vrai qu’on a de plus en plus l’impression qu’un coup de vent, même estival suffirait pour…

Je préfère ne pas y penser. Parce que, même si je ne connais toujours pas son prénom, que je ne sais toujours pas à quoi elle ressemble sans ses grandes lunettes de soleil, cette dame fait partie de ma vie et j’éprouve de la tendresse pour elle. Sa ténacité et son courage forcent mon respect et m’inspirent au quotidien.

7 commentaires

  1. Si vous aimez, n’hésitez pas à me le faire savoir : Cela me ferait du bien. Et peut-être à elle aussi si elle me lit un jour. Merci.

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  2. Michel Collart dit :

    Très joli texte Sab’, très touchant. Par timidité, par manque d’audace, on peut rater (on rate) des rencontres. En vieillissant, j’aborde beaucoup plus facilement les gens. Qu’est-ce que je risque ? Un sourire ! Bises à toi, Michel 😉

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    1. Tu as bien raison, Michel, mais je me sens plus fragile que d’autres, vu ma situation . D’où mes peurs.

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  3. ça me touche cette histoire. Pourquoi tu ne lui demande pas son prénom ?
    Je fais de plus en plus attention à dire bonjour Madame ou bonjour Monsieur aux SDF que je croise dans la rue, en les regardant. Certains restent indifférents, mais la plupart réagissent et sont touchés. C’est dur au début, par honte / peur mais j’ai systématisé quand je me suis rendue compte que ça leur faisait quelque chose. Et qu’aucun (même ivre) ne réagit violemment ou avec des gestes déplacés. C’est pour moi un meilleur moyen d’action que de donner des sous. Après avoir donné des sous une fois je me sens redevable la fois suivante et encore plus honteuse si je ne le fais pas. Or je croise minimum une dizaine de sdf par semaine… Et même s’ils demandent de temps en temps ils sont très respectueux du refus, et sourire tisse plus de lien que de laisser une pièce avant de s’enfuir. Depuis que j’ai commencé, je me suis attachée plus particulièrement à deux d’entre eux, le premier a disparu (probablement mort, ou peut-être chassé) et je ne verrai plus le deuxième – dont je sais simplement qu’il s’appelle Romuald – maintenant que j’ai déménagé, ça fait qqch.

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    1. Ton témoignage me touche aussi beaucoup . Je fais la même chose que toi: je leur dit bonjour, mais il m’arrIve parfois qu’ils me harcèlent en retour, surtout ceux qui ont bu. Et alors je prends peur parce que si on me bouscule, je risque une fracture.

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      1. ah oui, ça n’aide pas, c’est sûr.

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  4. je ne connais toujours pas son prénom parce que je me suis présentée à elle, deux fois, elle ne m’a pas répondu. 🙂

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